Folk des îles britanniques et Folk Revival – Intro touffue

Folk des îles britanniques et Folk Revival – Intro touffue

Comme ailleurs en Occident, l’arrivée au XIXe siècle de cette drôle d’idée qu’est le nationalisme a fait des petits au Royaume-Uni.

 

La cueillette et l’interprétation de la musique folklorique dans les territoires britanniques, associée à ce projet identitaire dès le départ, s’amorcent dès 1890 avant d’être interrompues par les deux guerres mondiales. Ce renouveau folklorique (« Folk Revival ») reprendra au cours de la reconstruction de l’Angleterre suivant les deux conflits.

 

Ces deux British Folk Revival auront un impact décisif sur le développement de la musique classique britannique et conduiront à la création d’une sous-culture de clubs et de festivals folkloriques ainsi que de sous-genres influents comme la musique folk progressive et le folk rock britannique.

 

Premier Folk Revival britannique : lobbyistes et universitaires (1890-1920)

La première renaissance britannique s’est concentrée sur la transcription, et plus tard l’enregistrement, des chansons des interprètes restants. Carl Engel, musicologue allemand expatrié, a été un catalyseur important de l’expansion rapide de ce mouvement au tournant du XXe siècle.

 

L’analyse musicale et lyrique des chansons donne naissance à l’idée de caractéristiques « nationales » dans le folk traditionnel, soit un aspect « pastoral », soit des saynètes champêtres empreintes de romantisme.

 

Publication de Child Ballads

Francis James Child, professeur à Harvard, s’intéressera de son côté à la préservation du patrimoine, ce qui débouchera sur la publication d’un magnum opus qui influencera les musiciens anglophones le recueil Child Ballads (1882-1892), un catalogue de 305 ballades traditionnelles d’Angleterre et d’Écosse accompagnées de leurs variantes américaines (ce qui fournira à John Lomax et son fils une référence inestimable pour l’analyse du folk des Appalaches et du Old-Time Music). La musique de ces pièces sera publiée au cours des années 1960 par Bertand Harris Bronson.

 

Introduction des « musiques traditionnelles » dans le curriculum scolaire britannique (1906)

Les efforts d’Engels et de Child, entre autres, et leur définition d’une musique nationale seront récupérés par le système scolaire britannique.

 

Cette musique sera enseignée dès 1906 dans les établissements scolaires comme « moralement saine », épurée des influences de l’Europe continentale, et patriotique. Ce tour de pensée sera d’ailleurs repris au Québec par l’intelligentsia et le clergé avec la promotion de la « Belle Chanson » (mouvement initié par Théodore Botrel et l’Abbé Gadbois visant à transplanter des formes édulcorées et « saines » de pièces « traditionnelles » françaises au Québec pour contrer la vulgarité locale et l’influence anglophone).

 

Interrègne 1932-1950 : un ralentissement de la première vague de folk revival britannique

En 1932, la Folk-Song Society et l’English Folk Dance Society fusionnent pour devenir l’English Folk Dance and Song Society (EFDSS), ce qui a pour effet de réduire le nombre de chanteurs traditionnels par simple pression sur la formation.

 

De nouvelles formes de médias, comme le phonographe et le film sonore, font en sorte qu’à partir des années 1920, la musique américaine commence à prendre de plus en plus d’importance et même à dominer la culture populaire britannique, ce qui entraîne un nouveau déclin marqué de la musique traditionnelle.

 

1950-1969 : Deuxième Folk Revival — mouvement de gauche et adoption populaire

La deuxième renaissance en Grande-Bretagne a suivi un mouvement similaire en Amérique, auquel elle était liée par des individus comme Alan Lomax, déménagé en Grande-Bretagne à l’époque du maccarthysme.

 

Contrairement à la première renaissance qui se consacrait entièrement à la musique traditionnelle, la seconde renaissance faisait partie de la naissance de la musique populaire contemporaine non traditionnelle.

 

Ewan MacColl et A. L. « Bert » Loyd entrent en scène

Comme la renaissance américaine, elle se déclare ouvertement de gauche dans sa politique, et les figures de proue, Ewan MacColl et A. L. Lloyd, nés à Salford, étaient tous deux impliqués dans le syndicalisme et la politique socialiste.

 

En Écosse, les figures clés sont Hamish Henderson et Calum McLean qui collectionnent les chansons et les groupes de vulgarisation, dont Jeannie Robertson, John Strachan, Flora MacNeil et Jimmy MacBeath. Au Pays de Galles, Dafydd Iwan, fonde l’étiquette de disques Sain en 1969.

 

La deuxième renaissance s’est appuyée sur les travaux de la première, en utilisant une grande partie de ses ressources. MacColl enregistre plusieurs des Child Ballads et Lloyd se joint au conseil d’administration de l’English Folk Dance and Song Society.

 

BBC lance l’émission « As I Roved Out »

La société parraine l’émission de radio de la BBC Home Service, As I Roved Out, basée sur des enregistrements de terrain réalisés par Peter Kennedy et Seamus Ennis de 1952 à 1958. Cette émission contribuera plus que tout autre facteur à faire connaître la musique populaire britannique et irlandaise.

Cette deuxième renaissance différait à plusieurs égards importants de la première. Contrairement à

Équipe de « As I Roved Out »
Équipe de l’émission de la BBC, «As I Roved Out »

l’accent mis par Sharp sur la ruralité, les activistes du second Folk Revival, en particulier Lloyd, mettent l’accent sur la musique de travail du XIXe siècle, y compris les chants de marins et de travailleurs industriels, notamment sur l’album The Iron Muse (1963). Cette approche sera reprise au cours des années 80 par le mouvement punk (Chumbawamba et Billy Bragg en tête).

Loyd fait également la promotion des éléments « moralement douteux » du folk traditionnel gommé par la première renaissance. Il enregistre même un album entier de chansons folkloriques érotiques, The Bird in the Bush (1966).

 

Apparition des Clubs folkloriques

L’expansion de la scène de la renaissance a été attribuée à l’engouement éphémère des Britanniques pour le skiffle en 1956-1958.

 

Sous l’impulsion du succès de Lonnie Donegan « Rock Island Line » (1956), le skiffle provoque l’essor de la culture des cafés, où des groupes de skiffle à guitare acoustique et des instruments improvisés comme les lavabos et la basse en boîte de thé jouent pour les jeunes publics.

 

Outre les nombreux musiciens de jazz, de blues, de pop et de rock qui commencent à se produire dans des groupes de skiffle, un certain nombre de futurs artistes folkloriques, dont Martin Carthy et John Renbourn participent au mouvement.

 

Insertion du Roots, du Jazz et du Blues américains en musique folk britannique

Cet engouement permettra à plusieurs musiciens du Royaume-Un de s’initier à la musique roots américaine et de développer le mouvement des clubs populaires britanniques où la musique folk américaine, le jazz et le blues seront interprétés. Cet état de fait jouera un rôle important au cours du second Folk Revival.

 

Ballads and Blues Club

Ewan MacColl fonde en 1953 le Ballads and Blues Club en 1953. Ces clubs étaient habituellement situés en milieu urbain, mais les chansons qui y étaient chantées remontaient souvent à un passé préindustriel rural. Au milieu des années 1960, il y avait probablement plus de 300 clubs folkloriques en Grande-Bretagne, ce qui constituait un circuit important pour les spectacles de chansons et d’airs traditionnels, où certains pouvaient gagner leur vie en jouant devant un public restreint, mais engagé.

 

Ouverture du répertoire traditionnel : « Protest Song » et folk à la Dylan

Des artistes comme Ewan MacColl et Peggy Seeger refusent cependant de limiter leur répertoire aux seules reconstitutions de chansons rurales ou même aux premières chansons industrielles.

À l’image de Dylan et de Pete Seeger aux États-Unis, ils écrivent et introduisent des questions politiques brûlantes dans leur répertoire. Parmi les autres artistes qui se sont forgé une réputation en interprétant des chansons traditionnelles dans des clubs britanniques, mentionnons les chanteurs anglais Copper Family, The Watersons, le Ian Campbell Folk Group, Shirley Collins et Martin Carthy, ainsi que les Écossais Alex Campbell, Jean Redpath, Hamish Imlach et Dick Gaughan et des groupes comme The Gaugers and The Corries.

 

Deuxième renaissance folk en Angleterre : création de Topic Records

La production de Topic Records, une émanation de la Workers’ Music Association fondée en 1939, joue un rôle important dans la croissance initiale de ce renouveau.

 

Depuis 1950 environ, Ewan MacColl et A. L. Lloyd se sont fortement impliqués en produisant plusieurs disques de musique traditionnelle. En 1960, le label devient indépendant et financièrement solide après la sortie de The Iron Muse en 1963.

 

Dans les années 1970, Topic a sorti une série d’albums d’artistes révolutionnaires comme Nic Jones, Dick Gaughan, The Battlefield Band, ainsi que de grandes figures de la scène folk comme Martin Carthy.

 

Naissance du Folk baroque, folk progressif et folk rock à l’anglaise

La fusion de divers styles de musique américaine avec le folk britannique contribue également à la création d’une forme particulière de jeu de guitare de style « folk baroque » — sous la direction de Davy Graham, Martin Carthy, John Renbourn et Bert Jansch — qui prêche la musique folk progressive, visant à améliorer la musique folk par une meilleure maîtrise de la composition et des arrangements.

 

Incredible String Band

De nombreux artistes du folk progressif ont continué à conserver un élément traditionnel dans leur musique, y compris Jansch et Renbourn, qui avec Jacqui McShee, Danny Thompson et Terry Cox, ont formé Pentangle en 1967.

D’autres artistes abandonnent totalement l’élément traditionnel et adoptent complètement l’approche Dylan comme les artistes écossais Donovan (qui était le plus influencé par des musiciens progressifs émergents en Amérique comme Bob Dylan) et le Incredible String Band qui, depuis 1967, incorporaient une gamme d’influences, dont la musique médiévale et orientale dans leurs compositions. Certains d’entre eux, en particulier l’Incredible String Band, glissent vers le sous-genre du psychédélique ou du folk psychédélique et ont eu un impact considérable sur le rock progressif et psychédélique.

 

Les années 70 : le folk comme creuset multiculturel et exploration de visions « internes »

On assiste à une brève floraison de folk progressif britannique à la fin des années 1960 et au début des années 1970, avec des groupes comme Third Ear Band et Quintessence suivant la musique de l’Inde de l’Est et des œuvres plus abstraites de groupes comme Comus, Dando Shaft, The Trees, Spirogyra, Forest et Jan Dukes De Grey.

 

Le succès commercial reste élusif pour ces groupes et la plupart changent de cap vers 1973.

 

Les plus belles œuvres individuelles du genre datent peut-être du début des années 1970, avec des artistes comme Nick Drake, Tim Buckley et John Martyn, mais elles peuvent aussi être considérées comme les premières parmi les « troubadours populaires » ou « auteurs-compositeurs-interprètes » britanniques, des artistes individuels qui sont restés largement acoustiques, mais qui se sont surtout basés sur leurs propres compositions.

 

Ralph McTell, dont les « Streets of London » atteint le numéro 2 des Single Charts britanniques en 1974 et dont la musique est clairement folklorique, mais sans tradition, virtuosité ou tentative de fusion avec d’autres genres, marque l’apogée du genre. La pièce reviendra également en version punk début 80 avec les Anti-Nowhere League.

 

Le folk rock britannique : un canal idéologique de panceltisme

Le folk rock britannique s’est développé en Grande-Bretagne entre le milieu et la fin des années 1960 avec les groupes Fairport Convention et Pentangle qui se sont inspirés du folk rock américain et de la renaissance du folk britannique.

 

Un vent de solidarité panceltique souffle sur l’Angleterre au cours des années 70 avec les Pentangle, Five Hand Reel, Steeleye Span et le Albion Band.

 

Le mouvement est chanté haut et fort par le breton Alan Stivell (ainsi qu’indirectement par Malicorne fondé par certains de ses musiciens). Le folk celtique fera gratter bien des accords et couler bien de la Guinness en Écosse, au Pays de Galles et sur l’île de Man et Cornwall, mais également dans les régions du monde qui ont des liens culturels étroits avec la Grande-Bretagne, comme les États-Unis et le Canada.

 

Le mouvement celtique donnera naissance au sous-genre du folk rock médiéval (comme Gryphon) et, dans les décennies qui suivront, aux folk punk (The Pogues), puis folk metal.

 

La résurgence du folklore traditionnel british de 1990 à aujourd’hui

Alors qu’en Écosse, le circuit des ceilidhs et des festivals aidait à soutenir la musique traditionnelle, à partir de la fin des années 1970, la fréquentation et le nombre de clubs folkloriques commencent à reculer devant de nouvelles tendances musicales et sociales, dont le punk rock, la new wavee et la musique électronique.

Tout cela a commencé à changer avec une nouvelle génération dans les années 1990.

L’arrivée de groupes comme Kate Rusby, Nancy Kerr, Kathryn Tickell, Spiers and Boden, Seth Lakeman, Eliza Carthy, Runrig et Capercaillie, qui touchent tous la performance acoustique des contenus traditionnels, marque un tournant radical.

Cela se reflète par l’arrivée des BBC Radio 2 Folk Awards en 2000, qui ont donné à la musique un souffle nouveau et une orientation dont elle avait grand besoin.

 

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