Petite histoire du « Blackface » : du Minstrel Show au « Coon Song », ancêtre du ragtime

Petite histoire du « Blackface » : du Minstrel Show au « Coon Song », ancêtre du ragtime

Préparez-vous à être choqué. La Machine se prépare à vous dévoiler un pan peu glorieux de l’histoire culturelle, du 19e siècle au 20e siècle, du vaudeville au ragtime, de Tin Pan Alley à Broadway années 30. Et même au-delà. Jusque vers 1978, la télévision britannique présentait une émission hebdomadaire de comédiens en « Blackface. »

 

Mais qu’est-ce que le « Blackface » ? L’expression désigne l’utilisation par les musiciens et comédiens n’étant pas noirs d’« un maquillage sombre porté par une personne blanche dans le but de ressembler à une personne noire ».

 

Jim Crow, ou comment une chanson populaire canalise le racisme du début du 19e siècle

Le mouvement « Blackface » tire sa popularité d’une chanson datant de 1828, « Jump Jim Crow » ou « Jim Crow », chantée initialement par Thomas Dartmouth (T. D.) « Daddy » Rice, un comédien blanc de Minstrel Show qui se maquillait en « blackface » pour l’interpréter.

 

On suppose que la chanson aurait été volée à Jim Crow (parfois appelé Jim Cuff), un esclave africain physiquement handicapé, qui aurait résidé à Saint-Louis, Cincinnati ou Pittsburgh. La chanson est devenue un grand succès du 19e siècle et Rice a interprété partout en Amérique sous le nom de « Daddy Pops Jim Crow ».

 

« Jump Jim Crow » marque une première étape clé dans une tradition de musique populaire aux États-Unis qui était basée sur l’« imitation » raciste et la moquerie des Noirs. La première édition de partitions de chansons parut au début des années 1830, publiée par E. Riley. Une vingtaine d’années verra le genre de la moquerie exploser en popularité avec l’essor du spectacle de ménestrel.

 

À l’origine, la chanson utilisait des « versets flottants », qui apparaissent sous des formes altérées dans d’autres chansons populaires populaires. Le refrain de la chanson est étroitement lié aux traditionnelles Uncle Joe/Hop High Ladies ; certains folkloristes considèrent « Jim Crow » et « Uncle Joe » comme une famille de chansons unique et continue.

 

Le « Blackface » et ses stéréotypes noirs, principale forme culturelle américaine du 19e siècle

En raison de la renommée de Rice, le terme Jim Crow était devenu un terme péjoratif pour les Afro-Américains en 1838 et à partir de là, les lois de la ségrégation raciale sont devenues des lois Jim Crow. La pièce a également fait exploser la popularité du « Blackface ».

 

Cette pratique a gagné en popularité au cours du XIXe siècle et a contribué à la diffusion de stéréotypes raciaux décrivant les personnes noires comme des bouffons, des paresseux, des superstitieux, des lâches et des lascifs aimants le vol, mentant pathologiquement, et mutilant la langue anglaise. La forme a imposé plusieurs autres personnages que Jim Crow comme :

 

  • Zip Coon qui se moquait des noirs libres. Zip était un noir arrogant qui s’habillait avec beaucoup de style et parlait dans une série de malapropes et de calembours qui sapaient ses tentatives pour paraître digne.
  • Mammy, une maman source de sagesse terre-à-terre, farouchement indépendante et qui n’a pas de langue de bois. Bien que son image ait un peu changé au fil des ans, elle a toujours été la favorite des publicitaires.
  • Buck, un homme imposant qui est fier, quelquefois menaçant, et qui s’intéresse de près aux femmes blanches.
  • Jezabel, la femme aguichante et délurée qui était habituellement mulâtre. À l’époque des Minstrel Shows, elle était jouée par des hommes.
  • La mulâtre, souvent dépeinte comme un personnage tragique qui, intentionnellement ou non, passe pour un Blanc jusqu’à ce qu’il découvre qu’il a du sang noir ou qu’il est découvert par un autre personnage comme étant Noire.
  • Les pickaninies, de jeunes enfants noirs aux yeux ressortis, dont les cheveux sont mêlés, les lèvres rouges et de larges bouches dans lesquelles ils engloutissent de vastes tranches de melons d’eau.

La scène américaine des années 1830, où le « Blackface » a d’abord pris de l’importance, présentait également une foule de stéréotypes à caractère ethnique : des Juifs vénéneux et complices ; des Irlandais ivres qui se bagarrent avec des Irlandais au verbe séducteur ; des Italiens malhonnêtes ; des Allemands hautains, des Hollandais un peut bêtes, etc. Mais ceux-ci ne bénéficiaient pas de la popularité excessive du « Blackface ».

 

Anecdote étrange, plusieurs musiciens noirs se maquillaient souvent en « Blackface » lors de la présentation de leurs chansons devant le public blanc… Et même noir.

 

Les formes musicales du « Blackface »

De par son incroyable popularité, avant son lent déclin amorcé au cours des années 30, le « Blackface » a été associé à plusieurs styles musicaux (voir notre billet sur les ancêtres du Ragtime – http://www.remonterletympan.com/ragtime-1895-1918/), de l’opéra au ragtime. La plupart des gens se souviendront d’Al Jolson, célébrissime chanteur d’origine judéorusse, qui a été probablement la vedette la plus importante (et l’une des dernières) à arborer le « Blackface ».

 

L’une de ses formes musicales les plus populaires associées au « Blackface », et qui caractérise les débuts de l’industrie musicale, est la chanson de « Coon ». Le « Coon Song » a produit non seulement les premières vedettes noires de l’industrie du disque, mais aussi certains des premiers succès de l’industrie musicale.

 

Le « Coon Song », un autre véhicule du racisme

Les chansons de Coon étaient un genre de musique qui présentait un stéréotype des Noirs. Initialement rattachées à des performers en « Blackface », elles se sont peu à peu détachées de cette pratique

 

Ces pièces posaient que les noirs constituaient une menace à l’ordre social américain et impliquait, à mi-mots, la nécessité de contrôler ceux-ci.

 

Elles ont été populaires aux États-Unis et au Royaume-Uni de 1880 à 1920environ, bien que les premières chansons de ce genre datent des Minstrels Shows et remontent à 1848.

 

La première chanson explicitement consacrée au thème du coon, publiée en 1880, a peut-être été « The Dandy Coon’s Parade » de J.P. Skelley. Parmi les autres premières chansons notables du coon, mentionnons « The Coons Are on Parade », « New Coon in Town » (par J. S. Putnam, 1883), « Coon Salvation Army » (par Sam Lucas, 1884), « Coon Schottische » (par William Dressler, 1884).

 

Au milieu des années 1880, le « Coon Song » était en vogue à l’échelle nationale ; plus de 600 de ces chansons ont été publiées dans les années 1890. Les chansons les plus populaires se sont vendues à des millions d’exemplaires. Pour profiter de l’engouement, les compositeurs ajoutent aux chansons et « rags » déjà publiés les mots et les thèmes propres au « Coon Song ». D’ailleurs, en 1905, Bob Cole un compositeur afro-américain s’est fait connaître en grande partie en écrivant des Coon Songs.

 

Thèmes du Coon Song

 

Les chansons de Coon dépeignaient les Noirs comme « ohts », dans ce contexte signifiant promiscuité et libidinosité. Ils ont suggéré que le mode de vie le plus courant était une relation de « honey » (cohabitation hors mariage), plutôt que le mariage.

Les Noirs étaient dépeints comme étant enclins à des actes de violence provocateurs.

Cependant, la violence dans les chansons s’adressait uniformément aux Noirs plutôt qu’aux Blancs (peut-être pour se défaire de la notion menaçante de violence noire chez les consommateurs à prédominance blanche des chansons de coon). Le spectre de la violence entre Noirs et Blancs n’est donc resté qu’une allusion.

 

Les chansons montraient les menaces sociales que les Blancs croyaient être posées par les Noirs. Les Noirs étaient également dépeints comme cherchant le statut de Blancs, par l’éducation et l’argent. Cependant, les Noirs réussissaient rarement, sauf dans les séquences de rêves, à apparaître blancs : ils n’aspiraient qu’à le devenir.

 

On remarquera au fil du temps, une subtile transformation des thèmes, de l’insultant « All Coons Look Alike To Me » aux chansons sympathiques sur les enfants, ou « pickaninnies ». Les chansons de Coon devenant de moins en moins populaires, ces ballades sentimentales étaient considérées comme des chansons de Coon positives, écrites pour contrer la cruauté des chansons précédentes.

 

 

L’Impact des Coon Songs sur la musique afro-américaine

Les chansons de Coon ont contribué au développement et à l’acceptation de la musique afro-américaine authentique.

Les auteurs-compositeurs et interprètes noirs qui ont participé à la création des chansons de coon, et qui en ont profité commercialement, ont pu développer de nouveaux types de pièces musicales basées sur les traditions afro-américaines. Les Coon Songs ont également contribué à l’acceptation de la musique ragtime, ouvrant la voie à l’acceptation des autres chansons afro-américaines.

Les paroles des chansons de Coon ont influencé le vocabulaire du blues et on trouve trace de celles-ci dans les chansons de Bessie Smith dans les années 20.

 

Quelques exemples de Coon Song

 

Un « Playlist » de pièces au hasard sur Youtube

 

Et d’autres titres célèbres :

George W Johnson -The Laughing Coon (1898)

George W Johnson – The Whistling Coon (1896)

Dan W. Quinn – At A Georgia Camp Meeting (1898)

Arthur Collins with Vess L Ossman-All Coons Look Alike to Me (1902)

Billy Golden – An evening with the minstrels (aka I’m a Nigger That’s Living High) (1903)

Ada Jones – If the Man in the Moon Were a Coon (1907)

Arthur Collins & Byron G. Harlan – Bake Dat Chicken Pie08 Arthur Collins – dixie dan (1908)

Polk Miller the Old South Quartet-Watermelon Party (1909)

Ada Jones – You’se just a little nigger, still youse mine, all mine (1910)

Golden and Hughes – Darktown Poets (1911)

Elsie Baker – Pickaninny’s lullaby (1912)

Walter Van Brunt – Hear the pickaninny band (1913)

Al Jolson – Pullman Porters’ Parade (1913)

Golden and Hughes – Darktown Eccentricities (1913)

Will Oakland – Ma Pickaninny Babe (1914)

Olive Kline/ Elsie Baker /Margaret Dunlap – Go to Sleep My Dusky Baby

American Quartet – Darktown Strutters Ball (1918) (la seule chanson qui a survécu à l’époque du Coon Song et devenue un standard souvent repris dont Ella Fitzgerald)

Al Bernard – Nigger blues (1919)

Crescent Trio – Pickaninny blues (1920)

Margaret A. Freer – Pickaninny Rose (1921)

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