Quand le sitar rencontre le folk, le jazz et la musique classique

Quand le sitar rencontre le folk, le jazz et la musique classique

En 1965, la musique indienne et la musique rock se sont rencontrées alors que le sitar, ou du moins une guitare essayant de sonner comme cet instrument a fait son entrée dans certaines chansons rock très populaires.

Comme rien n’est pur fruit du hasard (Dieu ne jouant pas aux dés dixit Laborit), la scène avait été mise en scène par l’introduction de la musique indienne aux carrefours du jazz, du classique et du folk revival.

 

Quand la musique modale éjecte le mode tonal : les origines folkloriques

Personne ne sera surpris d’apprendre (ou de se faire rafraîchir le mémoire) que la musique précédant l’invention de la notation musicale moderne (merci Guido d’Arezzo, 11e siècle) ne carbure par pas au mode tonal.

L’époque se soucie en effet assez peu de théorie musicale, d’organisation sur gammes avec pas entiers et demi-tons. Ce n’est qu’avec le Baroque que le souci d’organisation en accords et en système s’impose… Pluralité d’instruments et de chanteurs obligent !

C’est principalement au cours du 20e siècle que les compositeurs professionnels s’intéressent à la musique modale sous l’intérêt provoqué par les expérimentations de Wagner déconstruisant la tonalité et la découverte de la musique orientale (avec ses couleurs microtonales) que la musique modale revient par la petite porte en Occident.

 

La connexion jazz-folk et jazz-classique avec la musique indienne

Cet intérêt pour l’exotique n’est pas si nouveau.

Déjà à l’époque de Mozart, on se passionne pour la musique « Turque » alors que l’époque romantique livre en pâture la musique espagnole à Debussy. Les musiques orientales comme telles (Indonésie en tête), bien réfractaires à la notation en raison des microtonalités, laisseront ses marques chez Stockhausen et Messiaen.

C’est cependant avec l’arrivée d’Ali Akbar Khan en 1995, sur invitation de Yehudi Menuhin, qui mène à la sortie du premier album de musique indienne disponible sur un grand label en Amérique du Nord et en Europe : « Music of India. Morning and Evening Ragas » (Angel, 1955), que le mode modal de la musique indienne sera réintroduit – du moins pour un certain temps – en Occident.

Le succès de cet album amène Ravi Shankar, beau-frère de Khan, à venir en Occident en 1956 et à se lancer dans une série de concerts.

En 1959, Shankar commence à jouer dans de plus grandes salles, ce qui l’amène les jazzmen à s’intéresser à cette musique.

Cet intérêt porte ses fruits avec les nouvelles orientations prises par Miles Davis sur « Kind of Blue » (1959) et avec John Coltrane — qui avait joué avec Davis.

Le jazz adopte un style de jeu modal — par opposition à des changements d’accords ou des progressions basés sur une chanson familière telle que  « My Favourite Things » de « The Sound Of Music ».

Dans le cas de Coltrane, cela s’accompagne d’un intérêt pour la spiritualité orientale conduit à l’enregistrement d’albums modaux aussi influents que « Live At The Village Vanguard » (1961), « Impressions » (1961-1963), et « A Love Supreme » (fin 1964).

 

Du jazz à l’orientalisme baba

Les Beats et leurs successeurs, les hippies, bien en synchro avec les derniers développements du jazz, ont rapidement adopté ces apparats externes de l’Orient exotique.

Cette adoption d’une Inde imaginaire par la contreculture a ouvert les bases à une prolifération de maharshis, de méditation, de yoga et de mysticisme oriental au cours des années 1960.

 

Davey Graham : pionnier du folk raga

Au début des années 1960, un guitariste folk britannique nommé Davey Graham s’est amusé à mêler jazz, folk, blues et ragas indiens et inventait toute une série d’accords alternatifs pour la guitare.

Comme la musique folklorique était déjà familière avec le système modal, c’était un prolongement naturel du style de musique. En 1963, il arrange une ballade traditionnelle — « She Moves Through the Fair » — en guitare raga.

Ses arrangements ont influencé Paul Simon, Donovan, et Bert Jansch et, à travers ce dernier, toute une génération de guitaristes britanniques — notamment Jimi Page, qui s’est tourné vers Jansch par Al Stewart et a fini par « emprunter » l’arrangement de Jansch de « Black Water Side » (1966) pour u titre des Yardbirds, puis un titre de Zeppelin.

 

Pendant ce temps aux États-Unis…

À New York, le chanteur folklorique Fred Neil avait expérimenté le même genre de fusion et d’accords.

Parmi ses fans et collaborateurs se trouvaient Bob Dylan, John Sebastian, Felix Pappalardi, et David Crosby. Crosby s’intéressait aussi à Ravi Shankar et John Coltrane et a apporté ces influences aux Byrds, notamment dans « Eight Miles High » (1966) qui a été construit autour d’un fragment de « India » de Coltrane et agrémenté de solos aux influences raga. Mais cela ne sera enregistré qu’en 1966.

La scène folklorique de la côte ouest est également tombée sous l’influence des nouveaux sons du jazz et de Fred Neil (via David Crosby), ce qui a conduit les guitaristes folk et bluegrass traditionnels à se lancer dans le raga en solo.

C’est ainsi que les Jefferson Airplane (qui ont fait leurs débuts à la Matrix en août 1965), Grateful Dead et Quicksilver Messenger Service en sont venus à intégrer l’influence indienne dans leur musique. Plus particulièrement, les Grateful Dead l’ont combiné avec leurs racines country/bluegrass, ce qui leur a permis d’étendre leur pratique du solo et de l’improvisation qui ont fait la réputation du groupe.

 

1965 — La naissance de Raga Rock.

En février 1965, les Yardbirds entrent en studio pour enregistrer leur prochain single, une chanson de Graham Gouldman intitulée « Heart Full Of Soul ».

Les Yardbirds avaient expérimenté par le passé un certain nombre de styles et d’instrumentations musicales — chant grégorien sur « Still I’m Sad » apparemment, et clavecin sur « For Your Love » — l’innovation se trouvait déjà dans leur sang.

La première version de « Heart Full Of Soul » a été enregistrée avec un joueur de sitar mais n’a pas dépassé la piste de fond et un guide vocal car la prise avec sitar n’avait pas la puissance nécessaire pour une sortie sur piste unique.

Le nouveau membre Jeff Beck a réussi à imiter le son du sitar sur son électrique, donnant ainsi à la chanson l’avantage dont elle avait besoin.

Résultat : un grand succès lors de sa sortie en juin 1965. La prise originale est restée inédite jusqu’à la sortie du coffret « Shapes of Things » sur Charly Records en 1984.

De manière parallèle, d’autres musiciens britanniques bidouillaient avec le raga, les Kinks et les Beatles en tête. « See my Friends » des Kinks a talonné de près, mais en mode grand public, le titre des Yardbirds. Puis, médaillé de bronze, George Harrison des Beatles, inspiré par Crosby et McGuin des Birds, se lançait également dans la mêlée avec son «Norwegian Wood ». Cette fois, le tir était juste et allait convertir masse de musiciens au timbre particulier de la sitar.

 

Les retombées du facteur George Harrison et ad nauséam

Après « Norwegian Wood », l’utilisation du sitar et l’influence indienne se répandirent.

Sous la pression commerciale, une version électrique du sitar a même été produite pour imiter le son de l’instrument réel – aussi pour épargner au musicien en herbe les longs mois de pratique nécessaires à la maîtrise de l’instrument, la version électrique comptant moins de cordes et ressemblait davantage à une guitare.

Pour le reste de la décennie, le sitar s’impose comme l’instrument à la mode.

Les Rolling Stones en ont fait bon usage dans leur chanson « Paint It Black » alors que le Monkeers tentent de jeter un peu de dorure à leur son sur leur premier album avec « This Just Doesn’t Seem To Be My Day ».

Les Box Tops utilisent même la sitar électrique sur « Cry Like A Baby », tout comme les Lemon Pipers sur « Green Tambourine », Joe South sur « The Games People Play » et les Hollies se rapprochaient du son d’un sitar avec banjo et écho sur « Stop Stop Stop Stop ».

Entre 1967 et 1969, la compagnie Danelectro de Nathan Daniel a même commencé à fabriquer des guitares électriques, simulant le son des sitars — comme le Coral Sitar avec des cordes de bourdon supplémentaires et un chevalet « buzz » adapté.

C’est leur Danelectro Sitar, plus simple, qui a d’ailleurs été utilisé par les Box Tops pour leur chanson « Cry Like A Baby ».

Pour les grands amateur de « Space Age Pop», un album de chansons pop interprétées par Lord Sitar est lancé. Dans cette foulée, des dizaines d’imitateurs se paient un plink-plonk indien et pillent allègrement les voûtes de la pop pour quelques sillons de plus (en foi de quoi, notre playlist sur le thème). On trouvera tous les types de râteliers, du quasi-symphonique au Easy Listening, du funk à la bande sonore de film…

 

Post-1968, une disparition dans un marécage de médiocrité

Au cours des dernier mois de 1968, un nouveau son pousse des charts celui du sitar — le synthétiseur Moog — grâce aux contributions de (Paul) Beaver et (Bernie) Krause et surtout de Walter (maintenant Wendy) Carlos dont « Switched On Bach » est le best seller de l’année.

Curieusement, George Harrison est l’un des premiers adeptes du Moog en Angleterre, l’utilisant pour embellir « Abbey Road » et « All Things Must Pass », ainsi que pour enregistrer « Electronic Sounds » — bien que la question à savoir qui a réellement interprété cet album soit contestée.

Au cours des années 1970, le sitar perd progressivement son lustre.

Le personnage de télévision britannique pour enfants, la vedette pop Orinoco Womble, en tient un sur la couverture de l’album « Keep On Wombling » sorti en décembre 1974, ce qui semble indiquer qu’il ne s’agit plus d’un instrument à prendre au sérieux.

Il faut attendre au milieu des années 1980, pour que l’intérêt soit ravivé pour les groupes indipop, en particulier Sheila Chandra avec Monsoon. C’est ce qui l’a conduit à son utilisation dans la musique de danse où on peut encore l’entendre aujourd’hui, notamment avec Talvin Singh. Et, ne l’oublions pas, Yes utilisera la sitar sur « It Can Happen » de leur album de retour « 90125 ».

Mais l’utilisation la plus sérieuse de l’instrument est venue de Colin Walcott qui, en tant que joueur de sitar et de tabla, qui travaille avec The Paul Winter Consort — George Martin produira même leur album « Icarus », le déclarant le meilleur album qu’il ait jamais fait.

 

 

 

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