Tour d’horizon du jazz et du rock japonais : 1950 à 1975

Tour d’horizon du jazz et du rock japonais : 1950 à 1975

Êtes-vous de nature obsessive ?

Aimez-vous avancer dans le noir, devoir partager la réalité du mythe, frapper un mur, et dégager des dizaines de questions sans réponse lors de vos recherches sur un sujet ?

Le japrock (ou « New Rock ») est pour vous. Particulièrement ses premières années (soit les décennies 1960 et 1970). Pour un petit playlist d’introduction, visitez notre billet écrit à l’occasion de notre passage à l’émission Lobe-trotter.

L’information y est spartiate, incomplète, carrément fausse et l’échantillonnage d’artistes disponibles en Occident fragmenté et souvent inaccessible.

De quoi rendre fou. Chaque pas du tympan requiert cinquante coups de coupe-coupe. Et chaque découverte musicale vous fait poser cent questions.

Mais les découvertes de perles musicales y sont parfois étonnantes.

 

Petit historique musical prépsychédélique du Japon post-Deuxième Guerre

L’arrivée des troupes américaines suite à la défaite de l’armée impériale expose les musiciens japonais aux divers idiomes musicaux made in É.-U..

Travail oblige, plusieurs musiciens japonais se mettront au country et au boogie-woogie pour vendre leurs services aux soldats de passage fréquentant les bars en périphérie des bases américaines. Certains mêmes s’intéresseront au jazz comme le trompettiste Fumo Nanri, le percussionniste Hideo Shiraki, et enfin le pianiste Masahiko Sato.

On trouvera donc à partir de 1955 des 45 tours locaux d’émules des artistes de R’n’B au stade de la reprise (avec le Rock Around the Clock de Hayama Peggy), première étape de l’acculturation musicale, le Group Sounds.

L’arrivée dans le décor d’importants groupes télé au cours des années 60, couplée avec la pénétration de la boîte au sein des foyers nippons, donnera naissance à un phénomène connu.

Affamés de célébrités pouvant propulser les cotes d’écoute, les réseaux de télévision se rueront sur les quelques vedettes du rockabilly japonais afin de les dégriffer et de les modeler pour un passage sans douleur à la télé. Le rockabilly japonais ne s’en relèvera pas.

 

Pendant ce temps, modernistes et jazzmen méditent

Suite à leur exposition aux influences occidentales, les musiciens plus sérieux du Japon s’interrogent.

Qu’ils soient modernistes ou jazzmen, la même question se pose : comment à la fois intégrer les courants musicaux occidentaux tout en maintenant une identité japonaise ?

 

Réponse académique : Stockhausen, Xenakis, Cage — Groupe Ongaku

Pendant que les vedettes préfabriquées se déhanchent à peine à la télé, les universités — bien à gauche — bouillonnent.

L’enseignement de la musique classique fait des bonds prodigieux et, déjà dans les années 50, les facultés lorgnent l’Europe, question de voir comment la musique dite classique y est appréhendée.

Sans trop de heurts, les musiciens du soleil levant tâtent du Stockhausen avec ses manipulations électromagnétiques. Iannis Xénakis fait également bonne figure. On citera avec force le travail à cette époque de Toru Takemitsu, fondateur du Jikken Kobo, un groupe de compositeurs qui a enraciné la musique concrète dans la musique japonaise traditionnelle.

Dès les années 50, un mouvement de va-et-vient s’installe entre le Japon et les États-Unis. Une génération entière de jeunes musiciens suit en quelque sorte les premiers pas de Takemitsu et tisse des liens étroits entre l’avant-garde classique américaine (Cage en tête) : Takehisa Kosugi, Masahiko Satoh et Stomu Yamashita entre autres.

Entre 1958, le groupe Ongaku – premier collectif d’improvisation et d’expérimentation en musique concrète, est fondé par Shiomi Mizuno, Yasunao Tone and Takehisa Kosugi. Le groupe donnera plusieurs concerts jusque vers 1962 et influencera plusieurs artistes, certaines de leurs œuvres multimédias ayant bénéficié d’une diffusion à la télévision nippone.

Les membres du groupe Ongaku joueront un rôle déterminant dans la fondation du mouvement Fluxus japonais ainsi que dans la formation du légendaire groupe psychédélique Taj Mahal Travellers.

D’autres musiciens d’avant-garde qui valent une oreille :

  • Toshiro Mayuzumi
  • Makoto Moroi
  • Joji Yuasa
  • Toshi Ichiyanagi
  • Maki Ishii

 

Les étudiants préfèrent le Jazz

Ne se retrouvant pas vraiment dans le rockabilly, les universitaires japonais s’intéressent dans une moindre mesure au classique, mais se passionnent pour le bop et le hard bop américain.

Le jazz représente pour les étudiants japonais une musique non entachée de commercialisme. L’improvisation et sa déconstruction apparente plaisent également beaucoup. L’intégration, dès les années 50, d’instruments et de sonorités typiquement japonaises en font une musique que l’on s’est appropriée et qui n’est pas imitation servile, à l’opposé du rockabilly.

Ce sont ces étudiants qui supportent le jazz et rendront possible — lors de l’année-charnière de 1969 — l’explosion free-jazz et l’arrivée du New Rock japonais (1969-1979).

Parmi les artistes japonais de free-jazz à retenir :

  • Masahiko Togashi Quartet
  • Masayuki Takayanagi
  • Itaru Oki Trio
  • Motoharu Yoshizawa & Mototeru Takagi
  • Kaoru Abe
  • Yosuke Yamashita Trio
  • Motoharu Yoshizawa
  • Itaru Oki
  • Masahiko Togashi
  • Steve Lacy Sextet
  • Kaoru Abe & Sabu Toyozumi

 

Le troisième ingrédient nécessaire, les Beatles au Budokan et le G-Sound (1966-1969)

La performance des Beatles au Budokan Hall en 1966 fait sensation chez les adolescents japonais.

Entre 1966 et 1969, ce sont des milliers de jeunes qui décideront d’adopter le « mop top », de se procurer une guitare, et de fonder un groupe.

Ce Big Bang musical, comparable au yéyé québécois, se fera connaître sous le nom « Group Sounds ». Pourquoi Group Sounds ? La légende raconte que le chanteur/acteur/présentateur de télévision Yuzo Kayama avait tellement de difficulté à prononcer l’expression « rokku ando rorru » qu’il a mis au défi son invité Jackey Yoshikawa (du groupe The Blue Comets) de trouver une appellation au phénomène qui serait plus facile à prononcer. Yoshikawa aurait répondu : « Appelons ça des sons de groupe (“Group Sounds”). » Et le nom est resté.

Ce nouveau son conduira à la création du japonais Fōku (folk) et du New Music (ce que l’on nomme en Occident le « Japrock » selon le livre du même nom du musicien Julian Cope).

Le style de Group Sounds était très semblable à la musique des États-Unis et du Royaume-Uni du milieu à la fin des années 1960. Certaines chansons étaient très pop et bubblegum alors que d’autres étaient lourdes, floues et à la sonorité de garage. Certaines étaient même complètement psychédéliques.

Parmi les groupes qui ont marqué l’époque, on notera :

  • Apryl Fool
  • The Tigers (aka The Funnys)
  • The Tempters
  • The Spiders
  • The Wild Ones
  • The Jaguars
  • The Golden Cups
  • The Mops
  • The Jacks

 

Émergence et déclin du New Rock (1969-1975) japonais

Avant de s’aventurer plus en avant, il faut relativiser l’importance du rock dans la psyché des baby-boomers japonais et du mouvement de gauche.

L’achat d’album demeure un luxe pour le jeune japonais moyen. De plus, la préférence musicale tend vers le folk (foku) et la jazz dans bien des cas. L’attrait du rock est plus que mineur (moins de 10 % des ventes d’albums au Japon).

De plus, les mouvements de gauche désapprouvent avec véhémence le rock, le qualifiant d’oisif, non productif, et colonialiste.

De ce fait, les étudiants engagés évitent généralement les activités culturelles comme pratiques petits bourgeois. Pour la gauche, on est soit (l’équivalent japonais du « hippie » occidental), soit un révolutionnaire, mais pas les deux.

Le déclin des mouvements de gauche s’amorce après janvier 1969, l’équivalent des protestations de mai 1968 en France. La désillusion qui s’ensuit au début des années 70 verra des membres du mouvement d’extrême gauche de la Faction de l’armée rouge (ainsi que ses sympathisants) joindre des groupes de Rock (on pensera ici à Zunou Keisatsu et Rallizes Denudes, entre autres).

 

Émergence du New Rock : 69 comme année zéro

Quelque chose flotte dans l’air des grandes villes du Japon de la fin des années 60.

Les protestations des étudiants et l’émergence d’une culture de la jeunesse cèdent la place à l’angura (abréviation de « underground »), un mouvement qui prospère grâce aux traditions subversives de l’après-guerre.

Le rejet des sonorités de groupe inspirées de la Beatlemania et des mouvements austères et rigides du folk favorisé par les étudiants japonais mène à l’émergence de ce qu’on a fini par appeler au Japon la « Nouvelle Musique », où l’authenticité comptait plus que la reproduction des sonorités étrangères.

Cette quête de l’authenticité débute au milieu des années 60 au sein du district de Shibuya à Tokyo (plus précisément le quartier Dogenzaka) dans les « kissas » (ou cafés) où se mélangent folk, rock et jazz dans un même souci d’hétérogénéité musicale, d’introspection et de lyrisme au niveau des paroles, et de désir de changements. Osaka jouera également un rôle important en tant que creuset créatif de cette vague.

Même si le folk rock conserve le haut du pavé en matière de ventes, le continuum musical japonais se décline alors dans une foule de styles, du folk acide au rock-jazz improvisé, du bruitisme au drone, du progressif au funk.

De ce foisonnement de musique, nous retiendrons les groupes suivants pour un examen subséquent dans nos billets :

  • Sadistic Mika Band
  • Murahachibu
  • Endou Kenji
  • Yonin Bayashi
  • Zunou Keisatsu
  • Flower Travellin Band
  • Speed, Shinki and Glue
  • Les Rallizes Dénudées
  • Taj Mahal Travellers
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